Les musées des langues : hommage à la culture des mots

11th May 2021
Entre les lignes Agency

Le monde compte d’innombrables musées consacrés aux objets, aux objets anciens et aux curiosités. Outre les musées les plus courants dédiés à l’Histoire, à la science et à l’art, on retrouve également des musées consacrés aux bateaux, aux jouets et même aux parapluies. Nous avons déjà décrit le plaisir que l’on peut trouver à arpenter les salles d’exposition de musées multilingues de tous types.

Mais saviez-vous qu’il existe un éventail riche et varié de musées dédiés à un sujet moins tangible, à savoir la langue ?

Ottar Grepstad, un linguiste à la tête du Ivar Aasen Centre, le plus vieux musée des langues au monde, estime que « les musées des langues sont des musées d’idées et de problématiques plus que des musées d’objets ».

La langue offre une perspective unique sur les narratifs, les cultures et les systèmes de pensée. Grepstad a récemment créé un réseau international des musées des langues afin de rapprocher les amateurs d’idées et d’expressions idiomatiques.

Mais les musées des langues ne sont pas réservés aux linguistes érudits ou aux multilingues passionnés (tels que nous !).  La langue réunit art, culture, histoire et politique. Dans les meilleurs musées des langues, vous en apprendrez autant sur les histoires des peuples et des communautés que sur leurs spécificités linguistiques. La langue est l’affaire de tous, tout comme les musées des langues.

En tant qu’artisans des beaux mots, nous sommes de grands amateurs des musées des langues chez Entre les lignes. L’art de la traduction va au-delà des mots couchés sur le papier pour comprendre les autres cultures au travers des langues, et vice versa. La langue et la culture dansent une valse dynamique et réciproque. Elles s’influencent mutuellement et sont indissociables.

Nous sommes heureux de mettre en lumière le rôle essentiel des musées des langues dans la compréhension de cette valse, et de vous faire découvrir certains de nos musées des langues préférés.

Entre les lignes accompagne les marques dans la création de messages qui transcendent les langues et les cultures. Vous souhaitez savoir comment nous pouvons vous aider dans le travail de traduction et de transcréation ? Contactez-nous dès aujourd’hui.

Les musées des langues offrent des approches uniques

Le premier musée des langues a été fondé en Norvège en 1898. Mais ce n’est que dans les années 1990 qu’un véritable essor est né, de nouveaux musées ouvrant leurs portes aux quatre coins du globe.

Nous sommes de plus en plus nombreux à percevoir la particularité des musées consacrés aux langues. Si de nombreux musées intègrent des aspects de l’utilisation de la langue, en particulier les musées dédiés à la littérature, à l’imprimerie et à l’Histoire, nous souhaitons nous concentrer sur les lieux entièrement réservés à l’utilisation de la langue, et sur leur valeur ajoutée.

Suivre les évolutions de la langue

La langue et la culture suivent un chemin parallèle, interconnecté. Les musées des langues nous aident à comprendre l’évolution de la langue et de la culture, en nous offrant un aperçu approfondi sur la manière dont les sociétés se sont adaptées et ont évolué avec le temps.

Beaucoup de musées des langues explorent l’étymologie des mots et des phrases, ramenant à la vie des moments historiques oubliés en retraçant l’évolution des mots depuis leurs racines anciennes jusqu’à leur utilisation contemporaine, populaire.

Saviez-vous par exemple que le mot « raccoon » (raton-laveur en anglais) vient de l'algonquin, une langue amérindienne ? Le terme arakhun (« celui qui frotte et gratte avec ses mains ») fait référence aux mammifères énergiques, et au fil des siècles et des contacts coloniaux, une variante a persisté dans la langue anglaise moderne. Le National Museum of Language foisonne d’exemples d’étymologie des mots liés au règne animal

Et le Museo del Libro y de la Lengua à Buenos Aires retrace le développement de l’espagnol parlé en Argentine, offrant un aperçu sur son passé colonial et autochtone.

Les musées des langues abordent également les normes sociales liées à l’utilisation de la langue pour nous montrer comment notre perception des mots polis, injurieux ou tabous évolue dans le temps et l’espace.

Plusieurs musées des langues ont mis sur pied des expositions axées sur l’impact des nouvelles technologies sur notre manière de parler, d’écrire et de lire la langue. Ils soulèvent des questions essentielles sur la façon dont les applications et les réseaux sociaux tendent à façonner notre orthographe et le choix de nos mots ; et si nous parvenons à faire la différence entre la langue des robots et la langue écrite par des personnes réelles.

Mundolingua, à Paris, propose une exposition interactive consacrée à la langue et la technologie et axée sur le codage des langues, la science de la linguistique et des expériences en technologie de reconnaissance vocale.

Dans le même esprit, Planet Word, un musée des langues à Washington DC, a récemment organisé un évènement intitulé « Because internet », qui s’est penché sur l’évolution en temps réel de la langue à l’ère du numérique.

Explorer la langue vivante, parlée

Les musées sont souvent perçus comme des lieux ennuyeux et rigides.

Cependant, les musées des langues s’attachent à créer un environnement interactif, agréable et ludique. Au-delà des textes et manuscrits officiels ou de culture savante, ils s’intéressent également aux dynamiques de l’utilisation (et de la mauvaise utilisation) de la langue au quotidien.

Les musées des langues sont les gardiens du langage tant oral qu’écrit. Pousser les portes d’un musée des langues est donc une opportunité unique de célébrer le riche babillage culturel des commérages, des blagues communes, des proverbes locaux, des expressions familières et de l’usage non-conventionnel de la langue. 

Allez faire un tour sur l’exposition en ligne The Dictionary of American Regional English pour découvrir comment les musées des langues sauvegardent la variété de mots, de phrases et de prononciations de différents groupes d’individus qui utilisent la même langue de base.

Découvrir de nouvelles langues et de nouvelles cultures

Les musées des langues célèbrent la diversité du langage et sont une fenêtre sur différentes cultures, nationalités et sociétés.

L’UNESCO a lancé diverses initiatives pour réunir et protéger le « patrimoine culturel immatériel » (PCI), et reconnaît la langue comme l’un des premiers vecteurs de PCI.

C’est pourquoi, chez Entre les lignes, nous ne nous contentons pas de traduire des mots d’une langue à une autre. Non, nous réécrivons, nous transcréons, façonnant les mots pour qu’ils résonnent dans de nouvelles cultures sans rien perdre de leur patrimoine immatériel.

Tout travail de traduction jette un pont entre les langues et les cultures. Les musées des langues multilingues, tels que le Taalmuseum, le National Museum of Language et le Museum der Sprachen der Welt rassemblent des pans entiers de sociétés.

Mais les musées dédiés à une seule langue sont également des espaces d’échanges culturels. Ils nous rappellent qu’aucune langue ne peut être isolée, que les langues sont interconnectées. Elles racontent souvent des récits de migration et de multiculturalisme, montrant comment des différentes communautés apportent leur pierre à tout édifice linguistique.

Ces musées peuvent également vous faire découvrir des cultures linguistiques qui ne vous sont pas familières. Les Ladins de la région des Dolomites, qui parlent une langue dérivée du latin courant, sont représentés par le Museum Ladin, tandis que le Yugambeh Museum en Australie raconte l’histoire du peuple aborigène de la région de Yugambeh à travers leur langue.

Même les musées de notre ou nos langues maternelles sont des espaces de rencontre culturelle. S’intéresser aux racines d’une langue que nous connaissons renforce notre connexion avec cette langue, tandis que découvrir des mots en dehors de leur contexte ordinaire change notre perception, nous permettant d’explorer sous un  nouveau jour la langue que nous utilisons au quotidien et notre façon de l’utiliser.

Soutenir les langues des minorités

Les musées des langues des minorités jouent un rôle essentiel dans la sauvegarde de langues en voie de disparition tant dans leur forme parlée qu’écrite, pour s’assurer qu’elles ne disparaissent jamais complètement.

Ces musées sont des vitrines sur la beauté, la valeur et même l’utilité des langues des minorités et des langues régionales. Ils deviennent en quelque sorte la mémoire culturelle de langues en voie de disparition ou les mémoriaux de langues disparues.

Les musées des langues vivantes des minorités remplissent également une fonction politique, contribuant souvent à la revalorisation de langues supprimées ou oubliées suite à des évolutions culturelles ou sous l’effet des régimes coloniaux ou dictatoriaux. Les musées des langues peuvent représenter une forme directe d’activisme de la langue, en réaffirmant l’importance des langues des minorités et en encourageant leur utilisation dans de nombreuses communautés.

Nous pouvons par exemple citer l’Ateneo de Lengua y Cultura Guaraní au Paraguay, dont l’objectif est la sauvegarde de la langue Guarani, ou encore le Cultúrlann McAdam ó Fiaich à Belfast, un musée de la langue irlandaise qui s’attache à promouvoir l’intégration culturelle du gaélique irlandais dans le paysage historiquement divisé de l’Irlande du Nord.

Nos musées des langues préférés

Maintenant que nous avons donné un aperçu de la diversité des musées des langues et que nous vous avons convaincus de leur importance, nous souhaitons vous présenter un aperçu de nos musées des langues préférés.

Le musée canadien des langues (Toronto, Canada)

Le Canada possède un paysage linguistique très riche. C’est un pays bilingue, avec le français et l’anglais pour langues officielles. Si des centaines de langues indigènes ont été parlées sur ses territoires tout au long de son histoire, beaucoup ont disparu au profit du français et de l’anglais, les langues coloniales.

Au travers des médias interactifs, d’expositions guidées et de collections numériques, le musée canadien des langues explore les contextes linguistiques du français et de l’anglais et tente de revaloriser et de sauvegarder des langues indigènes. Il s’attache également à la reconnaissance des langues de l’immigration récente au Canada et des langues du patrimoine, tel que le gaélique, parlé dans certaines régions de la Nouvelle-Écosse.

Parmi les expositions les plus intéressantes, citons Cree: The People’s Language, qui retrace l’histoire de la langue aborigène du Canada la plus répandue, et Read Between the Signs: 150 Years of Language in Toronto, qui explore la langue en milieu urbain, tels que les mots sur les panneaux routiers.

Le musée lancera bientôt une exposition en ligne, Anthem: Expressions of Canadian Identity.

Le musée de la langue portugaise (São Paolo, Brésil)

Le musée de la langue portugaise a pris ses quartiers dans une gare, un emplacement de choix pour ce centre culturel névralgique de l’échange linguistique, un lieu où les nouveaux arrivants se plongent dans une nouvelle culture et une nouvelle langue.

Le musée se veut être une représentation vivante de la langue portugaise, en retraçant son histoire et en analysant son utilisation dans le Brésil d’aujourd’hui. Il suit le parcours du portugais brésilien depuis Lazio, dans la Rome antique, vers les différentes régions d’Europe jusqu’au Portugal et son introduction syncrétique au Brésil en tant que langue « mestiça » qui intègre du vocabulaire autochtone et des termes africains.

Le musée présente également l’histoire culturelle de plusieurs protolangues, reflet de la diversité linguistique du Brésil.

L’espace physique vous emmène dans un voyage sensoriel et ludique grâce à son large éventail de contenus visuels et interactifs. Il s’attache également à rendre hommage à la littérature brésilienne, au travers d’expositions dédiées à des auteurs comme Clarice Lispector, Fernando Pessoa et Jorge Amado. 

Malheureusement, le bâtiment a été partiellement détruit par un incendie en 2015 et il est actuellement en reconstruction. La plupart des objets culturels ont pu être sauvés et le site web propose des visites virtuelles du bâtiment, des galeries d’anciennes expositions et une newsletter.

National Museum of Language (Maryland, États-Unis)

Le National Museum of Language est un projet multilingue qui célèbre les langues du monde et les aspects universels du langage.

Depuis 2014, il fonctionne essentiellement comme un musée mobile et virtuel, avec des programmes nomades et des expositions en ligne. Toutefois, à terme, l’ouverture d’un nouveau site physique est envisagée.

Le musée est naturellement multidisciplinaire, explorant l’univers de la linguistique, de la science, du monde des affaires, de la technologie et de la politique. Il mise beaucoup sur une portée communautaire, tant grâce à des collections numériques qu’à des visites d’écoles et autres institutions.

Ce musée est fier de ses méthodes résolument interactives, pratiques et multimédias. Il organise également des évènements tels que les language trivia nights

Son exposition numérique Philogelos: The First Joke Book, présentant plus de 200 blagues en grec ancien accompagnées d’illustrations, figure parmi ses projets le splus populaires. Un autre projet numérique étonnant, Multilingual Digital Storytelling, consiste en une collection en format audio et vidéo de contes pour enfants issus de dizaines de cultures différentes. Nos préférées sont l’histoire japonaise, The Marvelous Furoshiki, et le conte bosniaque five-part tale of Hedgy the Hedgehog

Le musée de l'espéranto et la Collection des langues construits (Vienne, Autriche)

L’espéranto est une langue née d’un processus artificiel, développée à la fin du 19e siècle en tant que seconde langue universelle pour améliorer la communication internationale. Elle intègre des notions de grammaire empruntées à plusieurs langues répandues ainsi que du vocabulaire inspiré d’autres langues.

Si l’espéranto n’a jamais acquis la portée universelle escomptée (le mot Esperanto signifie « celui qui espère »), elle reste la langue internationale construite la plus répandue, avec une communauté de locuteurs minoritaire mais néanmoins active dans le monde entier.

Le musée de l'espéranto d’Autriche explore tous les recoins de l’univers des « langues construites », retraçant l’histoire et la linguistique de l’espéranto et enseignant même des notions de base aux visiteurs. Il compte également des collections consacrées à d’autres langues construites, telles que le volapük, l’ido et l’interlingua.

Sa vaste bibliothèque de supports linguistiques qui renferme des manuscrits, des enregistrements audio et des posters, est absolument fabuleuse.

Ce musée propose également une perspective intéressante sur la langue en général, en encourageant les visiteurs à comprendre comment les langues naturelles que nous utilisons sont également sujettes à la planification et la standardisation.

La Maison de la langue basque (Bilbao, Euskal Herria, Espagne)


Euskararen Etxea embarque les visiteurs dans un voyage au travers de l’histoire et de l’actualité de la langue basque (l’euskera), parlée par plus de 750 000 habitants, souvent bilingues, des territoires basques d’Espagne et de France. Le basque est une langue minoritaire parlée par 28 % de la population du Pays basque qui a subi une forte répression durant la dictature franquiste en Espagne. Depuis les années 1960, la langue et la culture basques sont en développement continu.

Euskararen Etxea tente de redonner au basque son statut de langue vivante précieuse, en se concentrant sur le basque tel qu’il est parlé en Euskal Herria et en incorporant tant des dialectes régionaux que le basque standardisé.

En plus du musée physique, les visiteurs ont accès à des visites en ligne dynamiques. Le musée retrace le parcours de la survie de la langue basque au travers de 6 000 ans d’histoire. Il s’agit de la seule langue pré-indoeuropéenne encore vivante en Europe occidentale, et sa structure est très différente des langues romanes parlées en France et en Espagne, bien qu’elle utilise les caractères latins et emprunte du vocabulaire roman.

Le basque fascine les linguistes par sa structure inhabituelle et sa distance avec les langues indo-européennes. Des hypothèses ont été émises par les linguistes quant à des liens potentiels avec d’autres langues, mais ils n’ont pas été prouvés.

L’avenir des musées des langues

Nous avons tout un monde de musées des langues fascinants à explorer. Mais les musées des langues sont un phénomène relativement nouveau et ils n’en sont encore qu’à leurs débuts.

Espérons que davantage de musées dédiés spécifiquement aux langues africaines et asiatiques ouvriront leurs portes à l’avenir. La plupart des langues du monde sont parlées sur ces deux continents, pourtant largement sous-représentés dans le paysage des musées des langues.

Selon les experts, de tels musées contribuent à l’approfondissement de la diversité linguistique ; même les musées monolingues se concentrent de plus en plus sur l’influence des langues entre elles. 

Tandis que la technologique numérique et virtuelle se développe, l’attention sera probablement davantage portée sur la dualité des interactions entre la technologie et la langue, notamment l’analyse du langage internet, de l’orthographe des SMS, des mèmes, des langues codées et de l’intelligence artificielle.

Les musées des langues continueront à gagner en importance, nous proposant des perspectives nouvelles sur la langue que nous parlons, donnant des aperçus précieux sur les langues et les cultures que nous ne connaissons pas et préservant les langues des minorités et celles en danger de disparition dans le monde.

Entre les lignes accompagne les marques dans la création de messages qui transcendent les langues et les cultures. Vous souhaitez savoir comment nous pouvons vous aider dans le travail de traduction et de transcréation ? Contactez-nous dès aujourd’hui.